J'avais retourné mon problème dans tous les sens, afin de faire le point sur ce que je savais, ce dont je doutais, et ce que j'ignorais. J'avais convenu avec les autres (mes coéquipiers chercheurs et nouvellement réceptifs à la force) de couper les contacts jusqu'à ce je décide moi même de le rétablir, j'espérais qu'ils respecteraient eux même la consigne, cela dit j'avais confiance.
Le blizzard pliait les végétaux à l'extérieur, et les informations défilant sur les fenêtres indiquaient une température de -67°C. Cet isolement illusoire était réconfortant. Arkania peut paraitre une planète au peuplements épars, ce qu'elle est, mais se croire à l'abri du monde aurait été une erreur, et j'en étais bien consciente.
Je n'avais donc pas tant que temps que ça à perdre, le seul problème était que je ne savais pas quelle menace je fuyais exactement.
La première énigme était l'annulation du projet. Elle était intervenue au moment où nous avions recueilli suffisamment de données pour tenter de prouver quelque chose. Cela signifiait qu'on nous avait arrêté avant de formaliser notre découverte, tout en sachant ce que nous avions plus que probablement découvert.
Je ne me faisais pas d'illusion sur l'indépendance des dirigeants de la Silikat, et toute leur fierté n'y pourrait rien. Si c'était l'Empire qui nous finançait, et que nos recherches avaient pu être autorisées, la décision venait probablement d'un dignitaire impérial, mais j'ignorais évidement à quel échelon, à l'inverse il semblait extrêmement peu probable que la compagnie nous ait couvert...
Une rafale de vent gronda sur les vitres de mon habitation, dont la partie émergeant du sol révélait un relief hémisphérique adapté aux grands vents, comme si la masse noire du ciel nocturne, zébrée du blanc de la neige éclairée à l'approche de ma fenêtre, tentait de me noyer sous la surface gelée.
On essaierait probablement de nous rattraper, ce qui en soit n'aurait pas été un réel problème si le projet s'était terminé normalement, mais étant donné la brutalité de l'annulation, la révolution que représentaient nos découvertes potentielles, et notre propre réceptivité aux expériences, quelque chose d'instinctif me disait que nous ne réintégrerions pas la compagnie aussi facilement, du moins pas sans passer par un test midi-chlorien tôt ou tard, ce simple risque était plutôt inquiétant.
Peut-être achèterait-on notre silence... Peut-être qu'on s'en assurerait...
Peut-être que c'était la purge qui nous guettait le plus.
Peut-être que tout cela n'était que le fruit de ma paranoïa, et que rien n'arriverait.
Il fallait prendre les devant. Discrètement. De toute façon, c'était de la folie.
J'avais quelques contacts dignes de confiance à la Silikat, et susceptibles de savoir ce qui se passait en haut lieu. Il me fallait des infos, je ne pouvais pas rester terrée chez moi, au milieu de la neige jusqu'à ce qu'on me rappelle à l'ordre d'une façon ou d'une autre.
Je me suis saisie de mon Comlink, que j'ai branché à mon terminal audio-visuel, je naviguais dans le répertoire et j'ai arrêté le curseur sur le nom de Jyn Ruvik, un cadre de la Silikat, ingénieur de formation. Nous étions de la même "génération" et il était parmi les plus au courant de mes recherches, hors du cabinet, il avait donc pu se tenir au courant, de l'intérieur, sans avoir l'air indiscret. De ce fait, j'avais également des doutes quand à l'étendue de ce qu'il pourrait m'apprendre.
J'ai validé, et attendu quelques instants. L'appel à abouti, j'ai commencé.
- Salut Jyn, ici Ann Zorn.Je venais de m'entendre prononcer mon propre nom, d'une façon tout à fait inédite, et tout à fait troublante.